Danger, risque, incertitude : discussion autour des différences entre ces concepts

Hazard, risk, uncertainty: discussion around differences between those concepts

Vindimian, E.

Type de document
Conférence invitée
Langue
Français
Affiliation de l'auteur
CEMAGREF MONTPELLIER SGMO FRA
Année
2009
Résumé / Abstract
Produire et utiliser des substances chimiques de façon durable implique de procéder à une évaluation des risques dès la phase de conception de nouvelles substances ou bien pour tout projet de nouvelle application. Cette évaluation des risques ne se contente pas de comprendre les effets toxiques éventuels d'une molécule mais s'intéresse à l'ensemble des mécanismes qui gouvernent les émissions, les transferts, les transformations, les interactions, les expositions des humains ou des écosystèmes ainsi que bien entendu les effets toxiques sur les cibles biologiques potentielles. Le mot risque utilisé dans un tel contexte peut surprendre mais il suffit d'un peu de bon sens pour comprendre qu'il est approprié. Le sens commun connaît la notion de danger associé à de nombreuses activités humaines : sports dangereux, métiers dangereux... Il entend bien que cet effet souvent fatal ne peut être complètement exclus mais que son occurrence peut être rendue rare en maîtrisant les risques associés. Ainsi pour les substances chimiques le danger est l'effet qu'elles peuvent produire, par exemple une intoxication mortelle, des troubles de la reproduction, une explosion de plus ou moins forte intensité... Le risque lui, tient à la probabilité d'être exposé à l'agent dangereux et donc d'en subir les effets, c'est donc une notion qui tient compte de l'ensemble des événements qui gouvernent le passage d'une substance du lieu de son usage ou émission vers le lieu de ses effets. Boris Vian l'avait déjà compris dans la Java des bombes atomiques : «Voilà des mois et des années que j'essaye d'augmenter La portée de ma bombe Et je n'me suis pas rendu compte que la seule chose qui compte C'est l'endroit où c'qu'elle tombe.» L'enjeu de l'évaluation des risques n'est donc pas seulement le danger mais ce couple indissociable du danger et de l'exposition. Dès lors que le concept est adopté il convient de s'interroger sur ce qu'il est possible d'en faire en pratique. C'est à ce stade que l'enthousiasme diminue sévèrement. Une société raisonnable voudra savoir à l'avance quels sont ces risques, les quantifier et les prévenir. L'industriel sérieux cherchera à prédire les risques associés à une innovation avant d'avoir engagé des investissements pour la produire. La surveillance des substances au sein des milieux par l'analyse chimique et l'enregistrement des maladies ou des dysfonctionnements des écosystèmes ne sont que des pis-aller nécessaires mais non suffisants. Il faut modéliser pour anticiper, prédire le comportement des substances, comprendre comment elles se transforment, prévoir leurs effets biologiques, etc... Toutes ces opérations font appel à des expérimentations au laboratoire, à des inférences à partir de modèles physiques, chimiques et biologiques qui comportent un large cortège d'incertitudes. Les sources de ces incertitudes sont triples : le manque de connaissances, la variabilité des milieux et des systèmes biologiques et bien entendu les incertitudes sur les mesures. Il faut également considérer la complexité des phénomènes avec des comportement chaotiques qui amplifient les incertitudes. Enfin, force est de reconnaître que nous n'avons pas dans le passé, consenti les efforts nécessaires pour procéder sérieusement aux analyses des risques. Des lacunes de la connaissance s'ajoutent ainsi aux incertitudes proprement dites. Le règlement REACH s'est appuyé sur ce constat dramatique du début du siècle : nous ne connaissons pas les substances présentes sur le marché. L'évaluation des risques est donc le domaine des approximations et des facteurs de sécurité. Comment tenir compte de l'intégralité des réactions chimiques pouvant transformer une substance dans le milieu? Comment tenir compte des nombreuses souches qui peuvent intervenir dans la biodégradation? Quelle est l'influence réelle des paramètres du milieu sur le destin d'une substances ? Quelle représentativité accorder aux essais de laboratoire souvent mis en oeuvre sur une seule espèce choisie pour des raisons de commodité plutôt que de représentativité ? Comment extrapoler aux faibles doses et à long terme ce qui ne s'observe qu'à des doses élevées au sein d'essais courts ? Comment transposer des résultats obtenus sur des animaux ou des cultures cellulaires à la réalité humaine ? Peut-on prédire un effet sur une population sensible ? Quel lien peut-on établir entre quelques essais unispécifiques et les assemblages complexes que constituent les communautés au sein de leur biotope ? Tout cela peut paraître impossible pour les pessimistes, ils en concluent que la solution consiste à bannir la chimie du monde qui nous entoure ! Les croyants du progrès imaginent au contraire que les risques perçus sont toujours exagérés et que l'ignorance des foules reste le meilleur rempart contre les inquiétudes collectives. Les manichéens d'une économie vertueuse qui ne pourrait fleurir que dans un monde sans régulation environnementale, véritable force du mal qui détruirait toute richesse, pensent que tout cela est bien trop cher dans un monde où la compétition avec les pays à bas coût est le problème majeur pour nos sociétés avancées. L'économie, c'est à dire étymologiquement «l'ordre dans la maison», doit tenir compte du risque pour concevoir un développement durable. Il n'est pas concevable de foncer dans le brouillard sans un radar performant. De même développer de nouvelles molécules, ou de nouvelles application de la chimie implique de se poser systématiquement la question du risque, de son évaluation et de son incertitude. Le risque est aussi celui que prend l'industriel qui souhaite innover, comment imagier qu'il ne cherche pas dès le stade le plus précoce de sa recherche-développement à prédire les risques pour les écosystèmes et la santé humaine. De ce fait l'évaluation des risques écotoxicologique est un enjeu aussi bien pour les industriels que pour les protecteurs de l'environnement. Sur le plan de la recherche tout semble indiquer que cet intérêt partagé est source de coopération. Depuis les travaux américains qui fondèrent le principe de séparation de l'évaluation du risque et de sa gestion il est assez courant de séparer l'évaluation des risques de celle des bénéfices. Cela conduit à des impasses graves comme celle que connaît le génie génétique pour ses applications agricoles. Le risque nul n'existant pas il est nécessaire de partager avec les parties prenantes, dont la population, l'ensemble des enjeux liés à un risque donné. Le bénéfice social ne peut pas être nul, et ce quel que soit le risque. La société à besoin de comprendre ce qu'elle retire, pour sa santé, ses emplois, son bien-être, son éthique, etc, de toute activité économique. La relation risque bénéfice est forcément dépendante de ces bénéfices et des usages des molécules, elle varie selon qu'il s'agit d'un médicament, d'une substance susceptible d'être présente dans l'alimentation ou d'un polluant de l'environnement. Il en est de même des incertitudes, dont on peut parier qu'elles sont plus acceptées quand le bénéfice social est grand que lorsqu'il ne sert que quelques intérêts particuliers. Les enjeux de l'évaluation des risques, de leur gestion sociale, des incertitudes et de la variabilité biologique ou environnementale sont donc au coeur des débats sur l'avènement d'une chimie verte plus responsable, plus durable et plus acceptable par une société qui se défie du risque mais qui probablement aspire encore à une forme de progrès qui améliore le bien être de tous.
Congrès
Quelle place pour la chimie dans une société durable?, 19/10/2009 - 23/10/2009, Cargèse, FRA

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